September 22, 2011 9

Ode au froid

Ecrit par Sami Ben Hassine. Suivez ma page Facebook ou Twitter.

Le froid comme je ne l’avais jamais senti. Vivre dans la ville , et ce retour vers la nature, un retour vers l’immesurable, vers une brume inexplorée. Moi, qui avais l’habitude de tenir ma vie en main, je me retrouve dans cette tente, avec une couverture déchirée et mes réflexes inutiles de citadins comme seuls compagnons.

Un froid comme je ne l’avais jamais senti. Un retour à la réalité : La fausse impression de sécurité que nous donne la ville, se plaire à se dire que les accidents n’arrivent qu’aux plus maladroits, se mettre un masque devant soi, oublier que la mort peut nous faucher à tout moment, oublier que la foudre peut s’abattre à tout moment, sans crier gare, sans nous prévenir. S’occuper, s’occuper à vivre, poursuivre ses idéaux, ses rêves, qu’on croit siennes, mais qui nous ont été livrés clé en main.

Cette ville, où on se retrouve à nous occuper : est-ce ça la vraie vie ? La ville, illusion de la vie, les émissions TV sans fin, la quête du plaisir, la publicité, les marques de chocolat, de lessives, de jus, les bouteilles de vin, quel millésime pour le vin s’il vous plait ? Le serveur qui me remplit consciencieusement un verre de vin, mon désir d’apparaître connaisseur, cette façon religieuse, fabriquée, d’emporter le verre vers ma bouche, d’en goûter en pensant à cette sempiternelle expression, convention de la société, qui doit suivre cette burlesque mise en scène.

Un froid comme je ne l’avais jamais senti. Et cette attitude de se laisser hypnotiser, de vivre une demie-existence faite de boulots et de transport, de passer dans une semi-conscience où on prend le transport pour aller travailler, et où on travaille pour mieux se reposer, et où on se repose pour mieux travailler. Un mois entre, un autre sort, une année passe, cinq années défilent, on attend la trentaine, la quarantaine, la cinquantaine, la soixantaine, pour se remettre en question, pendant quelques jours, avant de retomber dans le spectre d’une existence facile.

Un froid terrible, qui me fait claquer des dents, une perte des sens, mes dents ne m’obéissent plus, deviennent créatures vivantes par elles-mêmes, se parlent, s’échangent des bruissements, mon esprit, qui s’est affranchi de moi, voit ma vie défiler, une image en pond cent autres : une série TV, le souvenir d’un film, une musique qui se trame, des souvenirs préfabriqués, virtuels, et puis, mes collègues de travail…l’esprit d’équipe dans l’entreprise, un complot élaboré pour user mes meilleures années, et ce sens d’appartenance à une société, à une communauté, une illusion créée pour me rendre plus productif, plus travailleur, plus esclave.

Otage du regard des autres, s’habiller pour mieux paraître, discuter pour mieux plaire. Se sentir triste quand on nous oublie, se remettre en question quand on ne nous invite pas.  On se plait des compliments, on dénie les mauvaises vérités, on s’engage dans un jeu de séduction continu, victime de nos désirs, nos regards ne regardent plus, ils déshabillent, nos fantasmes, prennent le dessus. C’est ça la vie ? C’est ce plaisir intense, momentané, qu’on souhaite rendre constant?

J’enlève ma chaussette de mon pied pétrifié, mon esprit, tordu, m’a donné cet ordre. Si j’ai froid avec la chaussette, j’aurai moins froid sans la chaussette. Je n’essaie pas de comprendre. Je me disais toujours que je resterais raisonnable dans ces situations-là, mais mon esprit divague, halète, noyé par des vagues successives d’hallucinations. Il refuse mes rappels à l’ordre. J’essaie de me recentrer, de me replacer, je me heurte à une brume sans profondeur. Est-ce ça l’hypothermie ? Des étiquettes, des concepts, des idées. L’hypothermie, un nom compliqué quand même.  Je me retrouve à me satisfaire de ma culture. J’ai très froid et je tremble.

Et l’ombre d’une réalisation me tombe dessus…

Dans ce frémissement vivant qui traverse tout mon corps, Ce froid réel qui fait trembler mes pieds, Cette humidité ruisselante qui trempe mes cheveux, Ce souffle glacial génial qui pénètre à travers les trous de la couverture…

Et à des milliers de kilomètres de cette ville où je suis dorloté, choyé, couvert, entouré, comblé.

Là, dans cette forêt, sous cette tente,

Je suis en train d’Exister.

Intensément, douloureusement, passionnément, frénétiquement…

     Je suis en train…de Vivre.

Sami Ben Hassine

Epilogue[2]

Epilogue

9 Réponses à “Ode au froid”

  1. saloudja says:

    un monde ou on vit pour travailler et non le contraire, un monde factice jalonné de moi je moi je moi je ‚ou le principale prime sur l’essentiel…un article pareil pour commencer la journée ça donne envie de regarder autour et d’apprécier la vie a sa juste valeur.

  2. Mimi Chen says:

    C’est magnifique et tellement vrai!

  3. FATIMA says:

    cet hommage au froid est écris jolimemt;Mais pour moi le froid est synonyme de mort,du néant;Une vie devrait être tiède voir chaude…

  4. Moi Je says:

    Magnifique récit

  5. saloudja says:

    il faut vivre ça pour vraiment comprendre ce texte, j’ai vécu ça. En quittant la vie trépidante de paris pour un village calme et ma foi je découvre la vrai vie. Le froid ici c’est pas synonyme de mort mais de piqûre de rappel

  6. zineb14 says:

    très beau récit; il faut reconnaître qu’on vit cette vie mais sans vraiment la vivre, on suit les autres,mais en réalité nous nous retrouvons dans une véritable foule solitaire. C’est pour cette raison là que chacun de nous a besoin de temps à autre de ce moment de réflexion pour se remettre en question et ainsi savourer cette vie et surtout la vivreee.

  7. Ella says:

    J’ouvre ma boîte mail et tombe sur cet e-mail d’un expediteur inconnu. Sceptique, je m’apprête à supprimer le message, puis finit finalement par l’ouvrir. ” Surement encore une de ces arnaques à deux balles ” Pourtant, je vais tout de même sur le liens. Et là, je tome sur ça. Je parcours quelques articles, et ces comme une grande bouffée d’air frais. Alors qu’aujourd’hui, je ne vois qu’une société basée sur le profit et qui prime l’Avoir avant l’Etre, je retrouve un peu d’espoir. Il existe encore des gens qui savent donner, sans attendre en retour. Des gens pour qui la Vie possède encore un sens, un vrai. Des gens qui savent communiquer, et d’autres qui savent écouter. Alors, merci.

  8. Amine says:

    En écho à ce beau texte, je signale l’aventure de Sylvain Tesson, qui a passé 6 mois seul en Sibérie, et qui a écrit un livre relatant son expérience.

    http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/09/25/03007-20100925ARTFIG00002-j-ai-vecu-six-mois-en-ermite-au-bord-du-lac-baikal.php

  9. Fettouma says:

    Cher Sami,

    Quel beau récit! et que de vérités dites si simplement, si intensément et avec une telle véracité qu’elles m’ont pénetrée toute entière.…cela me fait penser à cet homard qui,le temps de changer de carapace, passe par un moment de nudité, où il se sent certainement trés seul et trés faible mais en meme temps si humble…“Oui mais ce n’est qu’un homard” me direz-vous…ok je répondrai mais cette comparaison me parait tellement juste! Arretons de jouer la comédie des citadins!faisons tous une halte au beau milieu d’une foret en plein mois de janvier avec peu de vivres et une couverture trouée et .…..observons nos réactions…Je vous jure qu’on ne se concentrera jamais sur nous memes et sur nos vies comme on le ferait en ce moment privilégié..Alors si nous ne mourrons pas de froid, profitons en pour méditer! encore Bravo Sami

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